Antiniska Pozzi signe avec « Tanto domani muori » un roman d’apprentissage intime et âpre, où se dessine le portrait d’une femme en perpétuelle frontière. Anna, la protagoniste, incarne cette sensation diffuse et tenace d’être « entre deux mondes » : d’origine ouvrière et marquée par la misère, elle se confronte à l’univers bourgeois qui s’ouvre à elle. Sofia vous propose une lecture attentive de ce livre qui parle de classe, de filiation, de violence ordinaire et d’identité féminine sous le prisme des années 1970.
Une double appartenance qui ne tient pas
Anna n’appartient à aucun camp. Tour à tour fille d’un ouvrier et femme instruite, elle vit une contradiction permanente : façonnée par l’expérience du manque, elle se retrouve immergée dans un monde où les ressources abondent. Ce glissement géographique et social ne l’apaise pas. Au contraire, il creuse en elle un sentiment d’étrangeté. Pozzi explore cette zone grise avec une délicatesse crue : le récit évite la tonalité du « succès confortable » pour rester fidèle à l’ambiguïté d’un personnage qui n’a pas trouvé son lieu.
La famille comme champ de bataille émotionnel
La dynamique familiale occupe une place centrale. Adriana, la mère d’Anna, est une figure blessée par la dépression et hantée par une peur irrationnelle — la « Canuta », entité fantomatique qu’elle évoque et qui prophétise malheurs. Ce spectre symbolise autant les traumatismes individuels que la mémoire collective d’une condition sociale dure. Le père, Nino, ouvrier au rêve brisé, illustre le poids du quotidien : il travaille, se consume, tente d’améliorer la condition commune sans que le destin lui en laisse le loisir.
Une écriture politique, sans didactisme
Le ton du roman évite la grandiloquence militante et préfère la précision sensible. Antiniska Pozzi, enseignante et poète, connaît la force du détail : ce sont les petites choses — une phrase, une odeur, un mot dialectal — qui dessinent l’univers d’Anna. L’auteure nous plonge dans les années 1970, époque charnière où les luttes sociales et les transformations culturelles imprègnent la vie intime. Le récit devient ainsi, sans lourdeur, un texte politique : la question de la classe sociale, des attentes et des renoncements se lit dans chaque geste, chaque choix relationnel.
La langue familiale comme patrimoine
La langue parlée au foyer — mosaïque de dialecte, de termes malformés, d’inventions verbales — est un élément fondamental du roman. Pozzi rappelle le pouvoir symbolique du « parler à la maison », rapprochant son écriture de la riche tradition italienne où la langue familiale trouve une dignité littéraire (on pense à Natalia Ginzburg). Ce dialecte intime dit autant l’appartenance que la distance : il témoigne de racines que la modernité n’efface pas, même si elle les transforme.
L’amour comme fenêtre sociale
La rencontre d’Anna avec Ludovico, fils d’une famille aisée, n’est pas seulement une histoire d’amour adolescente : c’est une découverte d’un univers énonciativement différent, une révélation de codes, de conforts et d’opportunités. Ludovico offre à Anna une perspective — non une solution — qui révèle les fractures sociales et culturelles. L’élan amoureux devient un instrument narratif pour ausculter les possibilités d’émancipation et leurs limites.
La question du salut et du possible « rachat »
Contrairement aux romans de formation classiques, « Tant demain tu meurs » refuse la logique du triomphe narratif. L’émancipation totale d’Anna n’est pas promises : la fin laisse entendre que le possible salut est ambigu, peut‑être tragique. Pozzi évite la consolation facile et préfère l’honnêteté : parfois, la survie émotionnelle consiste à habiter le bord, accepter la multiplicité de son identité, résister aux injonctions d’un monde qui voudrait enfermer chacun dans une case.
Pourquoi ce livre parle à nous, lectrices d’aujourd’hui
Si l’histoire se déroule dans les années 1970, ses thèmes résonnent puissamment aujourd’hui : mobilité sociale, rôle des femmes, violences domestiques, question de l’héritage culturel et linguistique. Beaucoup d’entre nous connaissent, directement ou indirectement, la sensation d’être « à cheval » entre deux mondes — et Pozzi met des mots sur ce malaise sans pathos ni simplification.
Pour qui est ce roman ?
Quelques éléments pratiques
« Tanto domani muori » compte environ 240 pages et paraît aux éditions HarperCollins. Son écriture est d’une économie maîtrisée, ce qui en fait une lecture dense mais accessible — un roman à savourer par petites touches ou d’une traite, selon l’humeur.
Antiniska Pozzi signe ici un livre intime et politique, capable de toucher là où le théâtre familial rencontre l’Histoire. Pour nos lectrices, c’est un roman qui invite à la réflexion : comment se construire quand on est tiraillée entre origines et aspirations ? Pozzi choisit de ne pas trancher, et c’est précisément ce choix qui donne force et vérité à son récit.




