Uber lance « Women preferences », une option permettant aux passagères de demander exclusivement des conductrices — une réponse immédiatement saluée par certaines comme un progrès pragmatique, et condamnée par d’autres comme le symbole d’un échec collectif. À l’heure où les villes se dotent de capteurs, d’IA et d’algorithmes pour « mesurer » l’espace public, la proposition d’un simple filtre de genre par une plateforme privée nous renvoie à une question plus profonde : pourquoi, en 2026, devons‑nous encore aménager des espaces « sécurisés » pour les femmes au lieu de rendre le reste de la ville sûr pour toutes et tous ?

Un palliatif, pas une solution

Sur le principe, « Women preferences » paraît rassurant. Pour une femme qui rentre tard du travail ou d’une soirée, savoir qu’un véhicule sera conduit par une autre femme peut diminuer l’anxiété liée au trajet. Mais ce dispositif est surtout un palliatif : il traite les symptômes (la peur, les comportements d’évitement) et non la cause (les violences, le harcèlement, l’impunité). Inventer une fonction technologique pour contourner un problème social renvoie la responsabilité sur la victime potentielle plutôt que sur l’ensemble des acteurs — entreprises, pouvoirs publics, justice — qui devraient rendre l’espace public réellement sûr.

Le risque d’une carte d’identités genrées de la ville

La ségrégation des genres pour répondre à un risque structurel peut produire des effets pervers. D’abord, elle peut normaliser l’idée que la cohabitation entre hommes et femmes dans certains contextes est « à risque », naturalisant ainsi la peur. Ensuite, elle fragilise la position des conducteurs masculins qui voient leur accès à l’emploi restreint selon des logiques de demande, suscitant des tensions sociales et juridiques. Enfin, elle entretient l’idée que la sécurité est une affaire individuelle — je choisis une conductrice — au lieu d’être un enjeu collectif et institutionnel.

Pourquoi une telle mesure parle d’un échec social

  • Parce qu’elle admet que les mécanismes existants (prévention, sanction, éducation, politiques urbaines) sont insuffisants pour garantir la sécurité des femmes ;
  • Parce qu’elle détourne l’attention des obligations publiques : éclairage, transports nocturnes sûrs, politiques de prévention et répression des violences ;
  • Parce qu’elle risque d’enfermer les femmes dans des stratégies d’évitement (ne pas sortir, rentrer avec une appli spéciale), au lieu de promouvoir la liberté de circuler sans calculer en permanence le risque.
  • Les voix en débat : entre peur légitime et réactions de rejet

    Le lancement de Women preferences a déclenché des réactions contrastées. Beaucoup de femmes saluent la possibilité d’un trajet moins anxiogène ; d’autres y voient une capitulation. Du côté des conducteurs masculins, certains évoquent une discrimination et s’appuient sur des lois protégeant contre la ségrégation. Ces tensions témoignent d’un malaise : l’équilibre entre sécurité, liberté économique et égalité des droits est particulièrement délicat.

    Quelles alternatives réellement efficaces ?

    Si l’objectif est de réduire les agressions et les comportements dangereux, plusieurs leviers se révèlent plus structurants qu’un filtre applicatif :

  • Renforcer l’éclairage et la vidéosurveillance dans les zones à risque, couplés à des patrouilles de proximité ;
  • Améliorer l’offre de transport nocturne public (rames, bus, lignes dédiées) pour réduire la dépendance aux plateformes privées ;
  • Former et sensibiliser les conducteurs et conductrices (et plus largement la société) sur les comportements sûrs et les enjeux du consentement ;
  • Assurer un traitement rapide et efficace des plaintes, avec des sanctions dissuasives pour les auteurs d’agressions ;
  • Encourager des dispositifs techniques sûrs (boutons d’alerte intégrés, suivi en temps réel, check‑in sécurisé) accessibles à toutes et tous, sans stigmatiser un genre.
  • La technologie comme outil, pas comme pansement

    La technologie peut être puissante si elle est déployée pour compléter des politiques publiques et non pour s’y substituer. Un bouton d’urgence connecté aux services de secours, un suivi en temps réel partagé avec un contact de confiance, ou encore une vérification plus stricte des profils des chauffeurs peuvent améliorer la sécurité sans instaurer de séparation de genre. Mais ces outils doivent être accompagnés d’un cadre juridique clair et d’un investissement public dans la sécurité urbaine.

    Ce que les femmes attendent vraiment

    Les attentes sont simples et légitimes : pouvoir revenir chez elles sans calculer le risque, sans devoir adapter leur vie à la peur. Elles attendent des réponses collectives — politiques urbaines, emplois sécurisés, éducation — et non des palliatifs mis en œuvre par des entreprises pour protéger leurs utilisateurs au prix d’une normalisation de l’insécurité. Le choix individuel de privilégier une conductrice est compréhensible ; exiger que la ville entière devienne sûre pour toutes est un chantier politique et social.

    Vers une responsabilité partagée

    En filigrane, l’affaire soulève la question de la responsabilité : celle des plateformes qui, en proposant Women preferences, répondent à une demande mais évitent de porter la charge d’améliorer la sécurité à la source ; celle des pouvoirs publics qui doivent réguler et investir ; celle des citoyens qui doivent faire évoluer les normes de comportement. Une vraie avancée serait une stratégie conjointe, où la technologie soutient des politiques publiques ambitieuses au lieu de cacher l’injustice sous un filtre pratique.

    La mesure d’Uber invite donc à un double regard : comprendre le soulagement individuel qu’elle procure, et mesurer ce qu’elle révèle d’un échec collectif à garantir la sécurité dans l’espace public. Nos villes méritent mieux que des filtres — elles méritent des politiques qui permettent à toutes de rentrer chez elles sans compromis.

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