Amitav Ghosh, romancier indien de renommée internationale et voix engagée sur l’urgence climatique, publie Ghost‑Eye, un nouvel ouvrage qui n’est pas seulement une fiction mais un manifeste. Dans un entretien récent il livre une charge sévère contre la posture des responsables politiques, dénonce le « greenwashing » ambiant et s’inquiète d’une montée de la répression de la parole publique. Pour celles et ceux d’entre nous qui se préoccupent de l’avenir de la planète — et de celui des générations à venir — ses mots résonnent comme une sonnette d’alarme.

Ghost‑Eye : une fiction qui interroge notre époque

Le roman joue sur des motifs littéraires puissants — réincarnations, miroirs temporels, récits enchâssés — pour déplacer le regard du lecteur. Cet « œil fantôme », titre du livre, symbolise la capacité à percevoir ce que la société refuse de voir : les fractures écologiques et sociales qui se creusent dans l’ombre du discours officiel. Ghosh utilise la narration pour rendre concrètes des problématiques abstraites, afin que la menace climatique soit perçue non comme un concept lointain mais comme un drame humain et moral immédiat.

Le « greenwashing » politique : une critique accablante

Ghosh met en lumière un phénomène désormais familier : des discours écolos de façade qui masquent des pratiques extractivistes inchangées. Selon lui, nombre de responsables politiques ont incorporé la rhétorique verte sans modifier substantiellement leurs actions. Cette duplication verbale sert parfois à neutraliser l’opinion publique et à légitimer la poursuite d’intérêts économiques à court terme.

Le danger, explique l’écrivain, est triple :

  • il anesthésie la responsabilité réelle des décideurs ;
  • il crée une illusion d’action qui éloigne des mesures structurelles nécessaires ;
  • il entretient la confusion dans l’opinion, empêchant les sociétés de poser les choix difficiles et collectifs qu’impose l’urgence climatique.
  • Répression de la parole : un motif d’inquiétude démocratique

    Au‑delà du champ environnemental, Ghosh pointe une tendance globale à la restriction des libertés d’expression. Il évoque une « atmosphère répressive » qui gagne des territoires démocratiques supposés stables. Les manifestations d’intolérance envers la dissidence, les interruptions ciblées de débats publics, et les pressions sur chercheurs et médias constituent, pour lui, des indices d’un recul des garde‑fous démocratiques.

    Dans ce contexte, la question est posée ainsi : comment exiger des politiques courageuses pour le climat quand la société civile et la sphère publique sont muselées ?

    La colère des jeunes et la question des responsabilités

    Ghosh observe la colère et la désillusion des jeunes générations face à l’inaction. Pour lui, cette anxiété traduit une rupture de confiance entre générations : les jeunes se demandent pourquoi leurs aînés n’ont pas pris des décisions plus courageuses quand il en était encore temps. C’est un rappel brutal que la légitimité politique se gagne aussi dans la capacité à affronter des enjeux difficiles, et pas seulement dans la gestion des cycles électoraux.

    Que demandent les écrivains engagés aujourd’hui ?

    La prise de parole d’un auteur comme Ghosh illustre un rôle public que certains écrivains revendiquent : témoigner, alerter, et articuler une critique morale qui traverse la sphère culturelle. Ils n’offrent pas toujours des solutions techniques, mais fournissent des cadres d’interprétation qui rendent lisibles les enjeux complexes. Pour Ghosh, la littérature n’est pas un refuge : elle est une arme de conscience.

    Et nous, que pouvons‑nous répondre ?

    La phrase que l’auteur imagine — « Que faisiez‑vous lorsque le monde brûlait ? » — fonctionne comme un miroir moral. Elle invite à interroger nos choix individuels et collectifs :

  • sommes‑nous prêts à soutenir des politiques longues et coûteuses qui limitent l’extractivisme et transforment les modèles productifs ?
  • acceptons‑nous la simplification marketing des enjeux climatiques, ou exigeons‑nous des bilans et des engagements vérifiables ?
  • comment préserver et protéger l’espace public nécessaire à une réflexion démocratique sur ces sujets ?
  • Une littérature qui rappelle l’urgence

    Ghost‑Eye s’inscrit dans une lignée d’œuvres qui déplacent la conscience. Ghosh rappelle que la littérature reste un espace de résistance intellectuelle : elle donne des formes, des images et des récits pour penser l’inimaginable et stimuler le débat. Son propos n’est pas fataliste ; c’est un appel à la vigilance et à l’action — politique, sociale, culturelle — avant que l’« abîme » évoqué ne devienne inéluctable.

    Lire Ghosh, c’est accepter d’être interrogé sur sa part de responsabilité. C’est aussi reconnaître que la transition écologique exige des récits nouveaux — des récits qui permettent d’imaginer des vies soutenables et désirables pour les générations à venir. Dans ce registre, Ghost‑Eye n’est pas un simple roman : c’est une injonction morale adressée au présent.

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