Le Molise, petite région d’Italie souvent oubliée des cartes touristiques, s’impose aujourd’hui comme le cœur d’un documentaire qui prend le temps de regarder ceux qui ont choisi de rester. « Ritorno al tratturo », écrit et réalisé par Francesco Cordio et présenté en avant‑première à la 17e édition du BIF&ST à Bari, suit Elio Germano sur les anciens sentiers de la transhumance. Le film n’est pas seulement une balade ; c’est une rencontre avec des territoires, des métiers et des récits qui disent la possibilité d’une vie autre, loin des tendances urbaines et du tempo effréné. Pour nos lectrices qui aiment les histoires humaines et les idées pour envisager une existence plus en prise avec le réel, ce document mérite qu’on s’y attarde.
Un itinéraire, des visages
Entièrement tourné en Molise, entre les provinces d’Isernia et de Campobasso, le documentaire propose un itinéraire à la fois géographique et humain. Le « tratturo » est une vaste bande herbeuse, vestige d’une pratique millénaire : la transhumance, déplacement saisonnier des troupeaux. Longtemps vecteur d’échanges culturels et économiques entre l’Italie et le bassin méditerranéen, ces voies de pâture deviennent ici le fil conducteur d’un récit sur la résilience territoriale.
Elio Germano, acteur connu mais originaire de familles molisanes, se prête à ce voyage, non pas comme une star qui survole un paysage, mais comme un interlocuteur attentif. Marchant de Frosolone à Pietracupa, il rencontre des bergers, des artisans, des enseignants et de jeunes engagés — en particulier Filippo Tantillo et Silvia Di Passio — qui cherchent à inventer des opportunités concrètes « aux marges » du continent. Le film donne à voir leurs visages, leurs histoires quotidiennes, leurs espoirs et leurs doutes.
Une bulle de réalité dans l’époque du virtuel
Le titre, « Ritorno al tratturo », joue avec une référence culturelle pop — « Retour vers le futur » — mais inverse la direction : il s’agit d’un retour vers une temporalité plus lente, à une économie du soin et du lien. À une époque saturée de flux numériques et d’urgences, le documentaire revendique une pause salutaire : redonner du sens à l’habitat, à l’agriculture, aux relations sociales dans les petites communautés. C’est un plaidoyer pour des modes de vie soutenables, pour une écologie humaine autant qu’environnementale.
Des territoires fragiles mais pleins de ressources
Les zones rurales italiennes représentent plus de la moitié des communes du pays ; beaucoup connaissent un fort phénomène de dépeuplement. Pourtant, ces territoires regorgent de ressources — savoirs artisanaux, produits locaux, patrimoine paysager et culturel — qui, bien mis en valeur, sont des atouts économiques et sociaux. Le documentaire montre que ces réalités sont aussi bénéficiaires du Plan national de relance et de résilience (PNRR) et d’autres fonds visant à revitaliser les territoires. Il interroge : comment transformer la disponibilité financière en projets durables et inclusifs ?
Les personnages au cœur du film
La force du film : l’écoute et la simplicité
« Ritorno al tratturo » choisit la méthode de l’observation et de la parole. Pas d’artifices narratifs, pas d’enjeux dramatiques exagérés ; le film avance par la proximité, par le temps donné aux conversations et aux gestes. Cette simplicité est sa force : elle permet de rendre compte de petits gestes — réparer un outil, traire une chèvre, réparer une toiture — qui, mis bout à bout, dessinent un projet de vie fondé sur l’autonomie, la solidarité et l’amour du lieu.
Musique et symboles
La bande originale, avec la chanson « Vento » écrite par Luca Bussoletti et interprétée par Lavinia Mancusi, porte symboliquement le souffle du film. Le vent devient image de transformation, de transmission, et de mouvement : il porte les voix, les récits, et les projets des personnages. Un symbole qui renforce l’idée d’un courant nouveau — ou renaissant — qui traverse ces territoires.
Pourquoi ce documentaire parle à nos lectrices
Pour celles d’entre nous qui pensent à des choix de vie moins centrés sur la course au rendement — que ce soit pour un projet familial, professionnel, ou simplement pour une envie de changement — le film questionne les possibilités concrètes de reconquête des territoires. Il invite à réfléchir sur les alternatives : s’installer dans une petite commune, soutenir l’économie locale, participer à des projets collectifs. C’est une invitation à se reconnecter à une idée précieuse : la durabilité inclut les dimensions sociales, personnelles et économiques.
Quand voir le film ?
« Ritorno al tratturo » sera projeté au Multicinema Galleria de Bari le 23 mars à 19h30, en présence du réalisateur et des producteurs. La sortie en salles est prévue pour le 29 avril. Pour celles qui souhaitent s’immerger dans ces récits, c’est une belle opportunité d’entendre des voix souvent absentes des écrans et des journaux.
Ce documentaire n’est pas un simple reportage ethnographique ; c’est une proposition sensée à notre époque : regarder les marges, écouter leurs habitants, et comprendre que la résilience se construit aussi par des engagements concrets et partagés.


